Bernard Lambeau

August 18, 2026

De l'art de l'inversion accusatoire

Les catastrophes offrent toujours leur lot de communications politiques. A défaut d'être d'une hauteur exemplaire, elles offrent une occasion de se remuer les méninges.

Le président du MR par exemple, en parlant de l'incendie des Fagnes d'août 2026 (3000 hectares partis en fumée à l'heure où j'écris ces lignes), s'est fendu d'un tweet défensivement accusatoire :

L'assèchement accentue le phénomène et crée un espace propice à de tels feux mais ce n'est pas le réchauffement qui allume l'incendie.

De deux choses l'une.
Soit vous pensez "Un sophisme aussi stupide qu'inutile mérite-t-il qu'on en parle ?"
Soit vous pensez "Ben oui, y a un peu de vrai quand même."

Dans les deux cas, j'ai trouvé que ça valait la peine de creuser...
J'aime encore bien me remuer les méninges.

Observons d'abord que le schéma est facile à copier, il vous faut trois ingrédients :

  1. Une catastrophe
  2. Un grave manquement de prévoyance
  3. Un intermédiaire individuel à blâmer

La phase à instantier est alors simple : Certes, [le grave manquement de prévoyance] crée un espace propice à [la catastrophe], mais ce n'est pas lui qui [intermédiaire et blâme]

Ca marche à tous les coups, je vous en fais quelques-uns.

  • Certes, on manquait de canots de sauvetage, mais le vigile a manqué à son devoir en n'alertant pas à temps (Titanic)

  • Flinguer notre système de qualité offre un terrain propice à un crash, mais le pilote n'aurait pas dû tirer sur le manche quand l'avion piquait du nez (737 MAX)

  • Ok ok, on a poussé la production comme des dingues au détriment de la sécurité, mais on n'a pas idée de mal engager un chariot et de pas bien parler français (Bois du Cazier)

  • J'entends certains dire qu'il ne fallait pas ignorer les 24 alertes EFAS, mais ce n’est pas cela qui a amené la pluie (inondations 2021)

  • Les guerres intestines entre police et gendarmerie ont rendu les choses difficiles, mais faut-il mettre un agent derrière chaque gamine qui fait coucou sur un pont d'autoroute ? (Dutroux)

Pour plus d'originalité, de drôlerie, d'esquive ou d'évitement, observez les quelques techniques disponibles, (dont certaines furent déjà utilisées dans les exemples ci-dessus) :

Atténuer le grave manquement de prévoyance :

  • Certes, quelques places ont manqué dans les canots de sauvetage, mais le vigile a manqué a son devoir en n'alertant pas à temps.

Le remplacer par une conséquence intermédiaire :

  • Quelques personnes n'ont malheureusement pas pu monter à bord des canots de sauvetage, mais le vigile a manqué a son devoir en n'alertant pas à temps.

S'impliquer émotionnellement :

  • Je regrette comme tout le monde que quelques personnes n'aient pas pu monter à bord des canots, mais le vigile a manqué a son devoir en n'alertant pas à temps.

Sous-entendre la responsabilité de l'intermédiaire sans le nommer :

  • Je regrette comme tout le monde que quelques personnes n'aient pas pu monter à bord des canots, mais il aurait fallu voir cet iceberg à temps.

Invoquer la faute à pas de chance sous forme de question rhétorique :

  • Je regrette comme tout le monde que quelques personnes n'aient pas pu monter à bord des canots, mais qui aurait pu prévoir cet iceberg ?

Pourquoi l'imposture de mes exemples saute-t-elle aux yeux ? Qu'à aucun moment vous ne vous dites "il y a quand même un peu de vrai" ?

Parce que ces catastrophes sont plus anciennes, ce qui accentue l'évidence du processus de blâme de l'intermédiaire, le plus souvent une victime elle-même.

Pour observer ce contraste, prenons quelques variantes possibles du tweet du président du MR :

  • L'assèchement accentue le phénomène et crée un espace propice à de tels feux mais ce dangereux pyromane aurait dû bien sûr rester en prison...

  • L'assèchement accentue le phénomène et crée un espace propice à de tels feux mais cet automobiliste n'aurait pas dû jeter son mégot...

  • L'assèchement accentue le phénomène et crée un espace propice à de tels feux mais le département nature et forêts aurait dû remettre ce chantier à plus tard...

Le processus est diablement efficace car il permet de focaliser toute l'attention sur la responsabilité, réelle ou supposée, d'un intermédiaire qui est victime, bourreau, ou un peu des deux. Et cette attention se détourne alors de la vraie cause : le grave manquement de prévoyance.

Allez, sur ce, je vous laisse avec quelques dernières, qui vont vous torturer les méninges :

  • On peut bien sûr blâmer l'OTAN et son expansion à l'est malgré les mises en garde répétées, mais est-ce l'OTAN qui a envoyé les chars ?

  • Certes, personne n'a voté pour limiter nos émissions de C02, mais les politiques ne doivent-ils pas oser prendre des mesures impopulaires ?

Comme quoi, parfois il y a peut-être un peu de vrai dans le blâme des intermédiaires. Le monde est complexe.