Le grand come-back de la tyrannie
《暴政的强势回归》
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Dossier / “Où commence la tyrannie ?” Alexandre Lacroix publié le 27 mars 2025 9 min
专题/《暴政始于何处?》亚历山大·拉克鲁瓦 发布于 9 分钟前
Que se passe-t-il avec ce second mandat de Donald Trump ? Nous n’avons plus affaire simplement à un leader populiste, ni même à l’usage de contre-vérités à des fins de propagande. Si bien qu’il paraît nécessaire, pour saisir la portée de l’événement, de ressusciter un concept de philosophie politique qui nous vient d’un autre temps : la tyrannie.
唐纳德·特朗普的第二任期究竟发生了什么?我们面对的已不仅是一个民粹主义领袖,甚至不仅是出于宣传目的而使用虚假言论。要理解这一事件的深远影响,似乎有必要复活一个来自另一个时代的政治哲学概念:暴政。
Étrange est notre époque, qui nous incite à ressortir du placard un concept qui remonte aux calendes grecques et qu’on croyait dépassé, que l’on n’étudie guère plus en sciences politiques : la tyrannie. Dans la foulée de son investiture, Donald Trump a signé une multitude de décrets, graciant les assaillants du Capitole (20 janvier), autorisant l’envoi de migrants sans-papiers à Guantánamo (29 janvier) ou encore déclassant des dizaines de milliers de fonctionnaires (20 janvier). Et non content de ces premières mesures, il menaçait d’annexion le Panama, le Groenland et le Canada, tout en humiliant Volodymyr Zelensky pour lui imposer un accord de paix qui semble avoir été dicté par le Kremlin. Cette rapide bascule de la plus puissante démocratie du monde plonge les Européens dans un état catatonique mais trouve ailleurs des partisans et des émules, comme Javier Milei en Argentine ou Viktor Orbán en Hongrie. De même que le scandale d’Abou Ghraib a relancé le débat sur la torture, une pratique que l’on croyait archaïque, nous en sommes à nous demander si nous n’avons pas affaire à une nouvelle génération de tyrans. Mais de quoi s’agit-il exactement ?
《暴政的强势回归 | 哲学杂志》 我们这个时代着实诡异,竟迫使人们重新翻出一个源自希腊远古、被认为早已过时的概念——暴政。这个在政治学领域几乎无人问津的议题,随着特朗普就职后签署大量行政令而重回视野:赦免国会大厦袭击者(1 月 20 日)、授权将无证移民遣送至关塔那摩(1 月 29 日)、对数万名公务员实施降级(1 月 20 日)。这位美国总统犹嫌不足,竟威胁要吞并巴拿马、格陵兰和加拿大,同时羞辱泽连斯基以迫使其接受一份疑似克里姆林宫授意的和平协议。世界最强民主国家的急速转向令欧洲陷入僵滞状态,却在其他地方找到拥趸与效仿者——阿根廷的哈维尔·米莱与匈牙利的欧尔班·维克托即是明证。正如阿布格莱布虐囚事件重启了关于酷刑的辩论(这种曾被视作野蛮的行径),我们不得不思考:是否正面对新一代暴君的崛起?但暴政的本质究竟是什么?
La tyrannie partage certains points communs avec d’autres usages immodérés du pouvoir, tout en ayant ses propres caractéristiques. Ainsi, elle ne saurait être confondue avec le despotisme : comme le signalait déjà Aristote, le despotisme règne sur des sujets qui ne sont pas libres, il peut s’exercer au sein de la famille comme sur des esclaves, tandis que la tyrannie séduit des êtres libres. Ce n’est pas non plus la dictature : celle-ci peut se montrer soucieuse de la morale, que celle-ci soit religieuse – telle le régime de Salazar au Portugal de 1932 à 1968 – ou laïque – comme celui d’Atatürk en Turquie de 1923 à 1938. La tyrannie, elle, comporte toujours un élément d’immoralité manifeste. Il y a en elle une tendance à l’excès qui se joue des convenances, de la décence ordinaire mais aussi du sentiment de justice. Elle n’est évidemment pas plus la même chose que la monarchie, car celle--ci est fondée sur la tradition, la coutume, sur l’ordre naturel, voire sur le droit divin, alors que le tyran crée une rupture et que son règne apparaît comme un état d’exception déstabilisant profondément la société. Enfin, la tyrannie est distincte des totalitarismes du XXe siècle, car ceux-ci, comme l’a souligné Hannah Arendt, mettent en avant une idéologie, largement martelée et inculquée dès l’école primaire. Cette logique implacable d’une idée, cette prétention d’un parti unique de prendre ses décisions au nom d’une vérité supérieure sont spécifiques au totalitarisme. Dans le cas du nazisme, il s’agissait d’une théorie de l’inégalité des races et de la supériorité aryenne qui se voulait confirmée par la biologie ; en Union soviétique, le matérialisme historique entendait apporter la démonstration que la lutte des classes conduisait nécessairement, à travers les crises successives du capitalisme, au communisme. Cependant, rien d’équivalent en tyrannie. Ce n’est pas que le tyran n’a pas d’idées, c’est qu’il brasse des vérités et des mensonges selon les circonstances, et n’a que faire de la validation de ses actes par les sciences naturelles ou sociales. En fait, la tyrannie n’est pas tout à fait un régime politique : elle ne repose ni sur une constitution, ni sur des institutions précises, ni sur le projet d’une amélioration de l’humanité. Comme elle consiste en la captation du pouvoir par un individu, elle possède plutôt, comme ce dernier, des traits de caractère, à quoi on la reconnaît. Essayons de cerner les principaux.
专制统治与其他权力滥用形式存在某些共性,却具有其独特性。它既不同于专制主义——正如亚里士多德所指出的,专制主义统治着不自由的臣民,既可施加于家庭内部也可施于奴隶,而专制统治则蛊惑自由之身;亦非独裁政权——后者可能恪守道德准则,无论是宗教道德(如 1932 至 1968 年葡萄牙萨拉查政权)还是世俗道德(如 1923 至 1938 年土耳其阿塔图尔克政权)。专制统治始终带有明显的非道德成分,内含着逾越礼法、践踏寻常体面乃至正义感的放纵倾向。它显然也不同于君主制,因为后者植根于传统、习俗、自然秩序乃至神权,而僭主制造断裂,其统治犹如深刻动摇社会的例外状态。 最后,暴政与 20 世纪极权主义的区别在于:正如汉娜·阿伦特所指出的,后者强调意识形态灌输——从小学阶段就开始系统性地反复灌输。这种对某种理念的绝对服从,这种单一政党以更高真理之名决策的专断,正是极权主义的特征。就纳粹主义而言,其理论基础是种族不平等论和自诩被生物学证实的雅利安人优越论;在苏联,历史唯物主义声称要证明阶级斗争必然通过资本主义的连续危机导向共产主义。然而暴政中不存在类似机制。并非暴君没有思想,而是他根据形势需要混淆真假,根本不在乎自然科学或社会科学对其行为的验证。事实上,暴政算不上真正的政治制度:它既不以宪法为基础,也不依赖特定机构,更不追求人类进步的理想。 由于暴政的本质在于个人对权力的攫取,它便如同暴君本人一样具有某些可辨识的性格特征。让我们试着厘清其中几个主要特质。
1. Un avatar des crises démocratiques
1. 民主危机的化身
Platon est le premier à consacrer des analyses à la tyrannie, principalement dans la République. Il la décrit comme l’enfant monstrueux de la démocratie. Celle-ci, écrit-il, meurt par un excès de liberté, qui produit un enivrement collectif. C’est un régime où toutes les hiérarchies sont contestées, où l’on finit par invectiver « les gouvernants en les traitant d’hommes serviles et de vauriens », alors que les gouvernés y « passent pour les gouvernants ». En fait, la démocratie mène à une forme d’anarchie. Bientôt, le peuple en est épuisé et voit dans le tyran un personnage providentiel capable de rétablir l’ordre.
柏拉图是首位系统分析暴政的哲学家,主要论述见于《理想国》。他将暴政描述为民主孕育的畸形产物。他写道,民主政体终将因过度自由而消亡,这种自由会引发集体迷醉。在这种制度下,所有等级秩序都遭到质疑,人们最终会辱骂统治者是"奴颜婢膝的恶棍",而被统治者却"以统治者自居"。事实上,民主将导向无政府状态。很快民众就会精疲力竭,将暴君视为天选之子,期待其重建秩序。
“Ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie”Alexis de Tocqueville
"在美国最令我厌恶的,并非那里盛行的极端自由,而是缺乏防范暴政的保障。"——亚历西斯·德·托克维尔
Plus près de nous, Alexis de Tocqueville établit dans De la démocratie en Amérique (1835) un lien différent entre le régime démocratique et la tentation tyrannique. Il a ces quelques lignes qu’on aurait envie de méditer aujourd’hui : « Ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie. Lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux États-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse ? À l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité ; au corps législatif ? il représente la majorité et lui obéit aveuglément ; à la force publique ? la force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes ; au jury ? le jury, c’est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts : les juges eux-mêmes, dans certains États, sont élus par la majorité. » Cette analyse conduit Tocqueville à forger l’expression paradoxale de « tyrannie de la majorité » : ce qui l’inquiète, c’est que les habitants d’un pays puissent être saisis d’une poussée de fièvre ou d’un délire collectif, et que, s’ils ne reconnaissent aucune source de légitimité hors l’avis du plus grand nombre, rien n’arrêtera leurs menées. Pour lui, c’est l’exigence de justice qui devrait ici permettre de fixer par avance des limites au pouvoir démocratique, la justice reposant sur des principes universels et non soumis au vote ni aux caprices de l’opinion.
更贴近我们时代的亚历西斯·德·托克维尔在《论美国的民主》(1835 年)中建立了民主政体与专制诱惑之间的另一种关联。他写下的这几行文字值得当今世人深思:"在美国最令我反感的,并非那里盛行的极端自由,而是缺乏防范专制的保障。当一个人或政党在美国遭受不公时,他能向谁求助呢?求助于舆论吗?舆论本身就是多数派;求助于立法机构吗?立法机构代表多数派并对其盲目服从;求助于公共武力吗?公共武力不过是武装起来的多数派;求助于陪审团吗?陪审团就是被赋予裁决权的多数派——在某些州,甚至连法官都是由多数派选举产生的。" 这一分析促使托克维尔提出了"多数人的暴政"这一悖论式表述:他所担忧的是,一个国家民众可能陷入集体狂热或谵妄状态,而如果他们不承认多数意见之外的任何合法性来源,将没有任何力量能阻止他们的行为。在他看来,正是对正义的要求应当预先为民主权力设定界限,因为正义基于普遍原则,既不取决于投票结果,也不受舆论反复无常的影响。
2. L’accaparement du pouvoir par un seul
2. 权力被一人独揽
Au livre IX de la République, Platon fait un exercice de psychologie politique, en décrivant la personnalité tyrannique. Le tyran est d’abord un homme incapable de se gouverner lui-même, parce qu’il a lâché la bride à des désirs et des plaisirs grossiers, « de ceux qui s’éveillent durant le sommeil ». Il n’a plus ni pudeur ni sagesse rationnelle. C’est « la partie bestiale et sauvage » de son âme qui s’exprime, et « elle se souille de n’importe quelle ignominie, elle ne renonce à aucune nourriture ». C’est pourquoi l’homme tyrannique est incapable de mener une vie normale ou de s’en tenir à sa propre sphère privée, il la déborde, de même qu’il est « forcé d’entrer en compétition avec d’autres et de soutenir la lutte avec eux toute sa vie durant ». C’est en reprenant l’argument qu’Aristote distingue tyrannie et monarchie dans Les Politiques : « Le but du tyran, c’est la jouissance ; celui du roi, c’est la vertu. » Selon Platon, le tyran est également le plus malheureux des hommes, car nul n’est plus impuissant que celui qui ne sait se dominer lui-même. Et d’ailleurs, une notion s’attache dès le départ à celle de tyrannie : le tyrannicide. La geste loufoque et obscène du tyran, les ennemis qu’il se crée en chemin font qu’il sera la cible de tentatives d’assassinats, dont l’une finira par réussir, prévient Platon.
在《理想国》第九卷中,柏拉图进行了一场政治心理学实践,描绘了暴君型人格。暴君首先是无法自我约束之人,因为他放纵了粗鄙的欲望与享乐——"那些在睡梦中苏醒的冲动"。他既无羞耻之心,亦无理性智慧。这是灵魂中"兽性与野蛮的部分"在作祟,"它玷污于任何卑劣行径,不拒绝任何餍足之物"。正因如此,暴君式人物既无法过正常生活,也不能安守私人领域,他必然越界扩张,正如"被迫终生与他人竞争缠斗"。亚里士多德在《政治学》中沿用此论点区分暴政与君主制:"暴君追求享乐,明君追求美德。"柏拉图认为暴君实为最不幸之人,因为不能自制者实乃最无力之徒。而从一开始,暴政概念就伴随着另一个概念:诛戮暴君。 暴君荒诞淫秽的行径,以及他在途中树敌无数,终将使他成为暗杀的目标——柏拉图警告道,其中一次刺杀终将得逞。
À l’époque de l’humanisme, on trouve chez Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire (1576), des réflexions intéressantes sur la manière dont les sujets d’un pays, qui ont pour eux la force du nombre, se trouvent « fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter ». Voilà une analyse complémentaire des mécanismes psychologiques inhérents à la tyrannie : il se produit à un moment donné une rencontre entre le tyran et le peuple, qui va mettre ce dernier en état de sidération et d’apathie. La Boétie propose un concept original pour désigner cet événement, le malencontre : « Quel malencontre a été cela, qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement ; et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ? » Ainsi, la naissance de la tyrannie n’est pas nécessaire mais contingente. Par une série de hasards, un personnage désinhibé et à certains égards ridicule est soudain sous les feux des projecteurs et subjugue la foule.
在人文主义时代,艾蒂安·德·拉波埃西在其《自愿奴役论》(1576 年)中提出了耐人寻味的思考:当一个国家的民众本可依靠人数优势时,却如何"被某个本不足惧之人的名号所蛊惑,甚至可说是中了魔咒"。这为暴政固有的心理机制提供了补充分析——在某个时刻,暴君与民众之间会产生某种相遇,使后者陷入震惊与麻木的状态。拉波埃西用独创概念"malencontre"(厄缘)来指称这种现象:"这是何等厄缘?竟能如此扭曲人类本性——这唯一生来就该自由活着的造物;使其忘却最初的本真,又丧失重获自由的渴望?"由此可见,暴政的诞生并非必然,而是偶然。通过一连串机缘,某个肆无忌惮且颇具荒诞色彩的人物,突然置身聚光灯下,就此征服了民众。
Ici, une autre dimension de l’homme tyrannique entre en scène, analysée par Platon dans le Gorgias : le tyran a des talents d’orateur, il manie le verbe avec un art poussé de la démagogie. Voilà encore une différence notable avec la monarchie. On ne demande pas au roi de bons discours. Cependant, la tyrannie serait impensable sans l’agora, sans la possibilité de prendre la parole depuis une tribune et de s’adresser au peuple : elle est indissociable de l’essor de la rhétorique dans la sphère politique. Mais, bien sûr, il s’agit là d’un usage perverti de l’éloquence : comme le montre Platon, le tyran est un sophiste qui se fiche de la vérité de ses discours et ne s’intéresse qu’à leur efficacité.
在此,暴君形象的另一维度登场了——柏拉图在《高尔吉亚篇》中剖析道:暴君具备演说家的天赋,以登峰造极的蛊惑之术操弄辞令。这又与君主制形成鲜明分野:人们从不要求国王擅长雄辩。然而,若没有市民广场,没有登上讲坛向民众发声的可能,暴政便无从想象:它与修辞术在政治领域的勃兴密不可分。但显然,这是对雄辩术的扭曲运用——正如柏拉图揭示的,暴君就是罔顾言论真相、只在乎煽动效果的诡辩家。
3. L’usage de la force
3. 武力的运用
Le tyran tend à faire usage de la violence, tant verbale que physique. Selon les classiques, il le fait de trois manières : il combat ses adversaires ; il joue un jeu serré contre les puissants, dans la mesure où il a besoin d’eux, s’en entoure, mais en même temps le peuple l’a mis au pouvoir par révolte contre les élites – il doit donc les ménager et les abaisser tout à la fois, en distribuant faveurs et disgrâces ; enfin, le tyran a besoin de provoquer et d’entretenir des guerres à l’extérieur, car elles justifieront les efforts qu’il va demander à ses sujets.
暴君往往倾向于使用暴力,无论是言语还是身体上的。根据古典理论,他们通过三种方式实施统治:打击反对者;与权贵周旋——既需要笼络他们为己所用,又因自身权力源于民众反抗精英阶层的起义,必须一边施恩一边打压;最后,暴君需要挑起并维持对外战争,这样才能为其向臣民索取的牺牲提供正当理由。
C’est ici que les analyses de Machiavel, dans Le Prince (1532), s’appliquent. Sans condamner nullement l’usage de la violence en politique, il recommande au prince de la contenir dans un laps de temps court : « Il faut noter qu’en prenant un pays, celui qui l’occupe doit songer à toutes les cruautés qu’il lui est besoin de faire et toutes les pratiquer d’un seul coup, pour ne pas y retourner tous les jours et pouvoir, en n’y retournant pas, rassurer les hommes. » Et Machiavel de mettre en garde : « Qui se gouvernera autrement […] sera contraint de garder toujours le couteau à la main. »
这正是马基雅维利在《君主论》(1532 年)中的分析适用之处。他虽未全然谴责政治中的暴力手段,却建议君主将其控制在短时间内:"必须注意,当占领一个国家时,占领者应当将所有必要的残酷行为一次性完成,而非每日重复,如此方能通过不再施暴来安定人心。"马基雅维利进而警告道:"若反其道而行之......将被迫永远刀不离手。"
Ce conseil trace une frontière entre un usage mesuré de la violence et le processus dans lequel s’engage le tyran : ce dernier va essayer de faire durer le plus longtemps possible un état d’exception dans lequel les libertés fondamentales seront suspendues, car il lui est profitable. C’est pourquoi au siècle suivant le philosophe anglais John Locke, dans le Second Traité du gouvernement civil (1689), soutiendra qu’on « a le droit de s’opposer par la force au tyran ». Dès lors que ce dernier exerce « le pouvoir au-delà de son domaine légitime », qu’il ne se soucie plus du bien commun mais de « l’assouvissement de son ambition personnelle », il a dissous de facto le contrat social sur lequel est fondée la société civile et il a replongé son pays dans l’état de guerre, soit l’opposition de tous contre tous. Dans une telle situation, Locke va même jusqu’à suggérer que le tyrannicide s’apparente à une forme de légitime défense.
这条建议划清了适度使用暴力与暴君所推行手段之间的界限:后者会试图尽可能延长一种紧急状态,在此期间基本自由将被暂停,因为这对他有利。正因如此,下个世纪英国哲学家约翰·洛克在《政府论(下篇)》(1689 年)中主张"人民有权以武力反抗暴君"。一旦暴君"行使超出其合法权限的权力",当他不再关心公共利益而只追求"满足个人野心"时,他便事实上解构了公民社会赖以建立的社会契约,使国家重新陷入人人相互为敌的战争状态。洛克甚至认为,在这种情形下诛杀暴君可视为某种形式的正当防卫。
4. La culture du divertissement
4. 娱乐文化
Enfin, le tyran ne recourt pas forcément à la censure mais il excelle à engourdir les esprits. C’est ainsi que La Boétie s’en prend aux « drogueries » dont le tyran fait usage : « Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie. » Dans un premier temps, la tyrannie apparaît ainsi comme une espèce de fête abrutissante et décomplexée.
最终,暴君未必诉诸审查制度,却深谙麻痹人心之道。拉波埃西如此抨击暴君使用的"麻醉剂":"戏剧、竞技、闹剧、演出、角斗士、奇珍异兽、纪念章、绘画等诸如此类的药剂,对古代民众而言是奴役的诱饵,是被剥夺自由的补偿,是暴政的工具。"最初,暴政就这样以一场令人麻木又肆无忌惮的狂欢面目出现。
En modifiant un peu la perspective, Tocqueville s’alarme, quant à lui, du pouvoir qu’exerce la majorité sur la pensée : « En Amérique, tant que la majorité est douteuse, on parle ; mais dès qu’elle s’est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s’attacher de concert à son char. » C’est qu’il est facile de prendre la parole contre un dirigeant ou un parti politique quand ceux-ci sont impopulaires ; mais une fois qu’ils ont remporté la majorité des suffrages, que l’esprit du temps semble s’exprimer à travers eux, les avis divergents se trouvent disqualifiés par un mécanisme plus puissant encore que celui de la censure. Qu’importe si la parole de l’opposant est vraie ou non, son défaut rédhibitoire est d’être minoritaire.
稍稍转换视角,托克维尔则对多数派钳制思想的力量发出警告:"在美洲,只要多数派存疑,人们就敢发声;可一旦它不可逆转地作出决断,所有人都会缄默,无论敌友似乎都争先恐后地攀附其战车。"这是因为当权者或政党不得民心时,人们尚能畅所欲言;可一旦他们赢得多数选票,当时代精神仿佛借他们之口发声时,异见就会遭遇比审查制度更强大的机制压制。反对者的言论真假已无关紧要,其致命缺陷就在于属于少数派。
On le voit, les réflexions sur la tyrannie, de Platon à Tocqueville, sont plutôt anciennes – parce que les philosophes contemporains se sont beaucoup plus intéressés aux totalitarismes et au fascisme, voire au populisme. Pour actualiser les réflexions des classiques, sans doute faut-il se demander comment la tyrannie se lie aujourd’hui avec la technologie mais aussi avec les réseaux sociaux, qui apparaissent comme des « drogueries » d’un nouveau genre. L’une des possibilités qu’offre Internet, en politique, est d’ouvrir un espace de liberté d’expression en apparence dérégulé, où tout peut se dire mais où simultanément il n’y a presque jamais de débat contradictoire et où chacun se voit adresser des messages ciblés. Une autre facilité que fournit la technostructure, c’est de surveiller les foules, ou de tuer, notamment à l’aide de drones, à moindre coût humain, donc de faire régner une violence désincarnée, algorithmique, presque invisible aux yeux du grand public. À ces changements près, plusieurs traits du tyran semblent être à nouveau au goût du jour. C’est cette hypothèse de travail que ce dossier se propose de déployer.
可见,从柏拉图到托克维尔,关于暴政的思考都相当古老——因为当代哲学家们更关注极权主义、法西斯主义乃至民粹主义。要让经典思想与时俱进,或许必须追问:当今暴政如何与技术及社交媒体这种新型"麻醉剂"相结合?互联网在政治领域提供的可能性之一,是开辟一个表面去管制化的言论自由空间——这里可以畅所欲言,却几乎从未形成真正辩论,每个人接收的都是精准投放的信息。技术架构提供的另一便利,是以无人机等手段低成本监控人群或实施杀戮,从而建立一种去肉身化的算法暴力,这种暴力对公众而言近乎隐形。除这些变化外,暴君的若干特征似乎正重新流行。本期专题将就此展开探讨。
专题/《暴政始于何处?》亚历山大·拉克鲁瓦 发布于 9 分钟前
Que se passe-t-il avec ce second mandat de Donald Trump ? Nous n’avons plus affaire simplement à un leader populiste, ni même à l’usage de contre-vérités à des fins de propagande. Si bien qu’il paraît nécessaire, pour saisir la portée de l’événement, de ressusciter un concept de philosophie politique qui nous vient d’un autre temps : la tyrannie.
唐纳德·特朗普的第二任期究竟发生了什么?我们面对的已不仅是一个民粹主义领袖,甚至不仅是出于宣传目的而使用虚假言论。要理解这一事件的深远影响,似乎有必要复活一个来自另一个时代的政治哲学概念:暴政。
Étrange est notre époque, qui nous incite à ressortir du placard un concept qui remonte aux calendes grecques et qu’on croyait dépassé, que l’on n’étudie guère plus en sciences politiques : la tyrannie. Dans la foulée de son investiture, Donald Trump a signé une multitude de décrets, graciant les assaillants du Capitole (20 janvier), autorisant l’envoi de migrants sans-papiers à Guantánamo (29 janvier) ou encore déclassant des dizaines de milliers de fonctionnaires (20 janvier). Et non content de ces premières mesures, il menaçait d’annexion le Panama, le Groenland et le Canada, tout en humiliant Volodymyr Zelensky pour lui imposer un accord de paix qui semble avoir été dicté par le Kremlin. Cette rapide bascule de la plus puissante démocratie du monde plonge les Européens dans un état catatonique mais trouve ailleurs des partisans et des émules, comme Javier Milei en Argentine ou Viktor Orbán en Hongrie. De même que le scandale d’Abou Ghraib a relancé le débat sur la torture, une pratique que l’on croyait archaïque, nous en sommes à nous demander si nous n’avons pas affaire à une nouvelle génération de tyrans. Mais de quoi s’agit-il exactement ?
《暴政的强势回归 | 哲学杂志》 我们这个时代着实诡异,竟迫使人们重新翻出一个源自希腊远古、被认为早已过时的概念——暴政。这个在政治学领域几乎无人问津的议题,随着特朗普就职后签署大量行政令而重回视野:赦免国会大厦袭击者(1 月 20 日)、授权将无证移民遣送至关塔那摩(1 月 29 日)、对数万名公务员实施降级(1 月 20 日)。这位美国总统犹嫌不足,竟威胁要吞并巴拿马、格陵兰和加拿大,同时羞辱泽连斯基以迫使其接受一份疑似克里姆林宫授意的和平协议。世界最强民主国家的急速转向令欧洲陷入僵滞状态,却在其他地方找到拥趸与效仿者——阿根廷的哈维尔·米莱与匈牙利的欧尔班·维克托即是明证。正如阿布格莱布虐囚事件重启了关于酷刑的辩论(这种曾被视作野蛮的行径),我们不得不思考:是否正面对新一代暴君的崛起?但暴政的本质究竟是什么?
La tyrannie partage certains points communs avec d’autres usages immodérés du pouvoir, tout en ayant ses propres caractéristiques. Ainsi, elle ne saurait être confondue avec le despotisme : comme le signalait déjà Aristote, le despotisme règne sur des sujets qui ne sont pas libres, il peut s’exercer au sein de la famille comme sur des esclaves, tandis que la tyrannie séduit des êtres libres. Ce n’est pas non plus la dictature : celle-ci peut se montrer soucieuse de la morale, que celle-ci soit religieuse – telle le régime de Salazar au Portugal de 1932 à 1968 – ou laïque – comme celui d’Atatürk en Turquie de 1923 à 1938. La tyrannie, elle, comporte toujours un élément d’immoralité manifeste. Il y a en elle une tendance à l’excès qui se joue des convenances, de la décence ordinaire mais aussi du sentiment de justice. Elle n’est évidemment pas plus la même chose que la monarchie, car celle--ci est fondée sur la tradition, la coutume, sur l’ordre naturel, voire sur le droit divin, alors que le tyran crée une rupture et que son règne apparaît comme un état d’exception déstabilisant profondément la société. Enfin, la tyrannie est distincte des totalitarismes du XXe siècle, car ceux-ci, comme l’a souligné Hannah Arendt, mettent en avant une idéologie, largement martelée et inculquée dès l’école primaire. Cette logique implacable d’une idée, cette prétention d’un parti unique de prendre ses décisions au nom d’une vérité supérieure sont spécifiques au totalitarisme. Dans le cas du nazisme, il s’agissait d’une théorie de l’inégalité des races et de la supériorité aryenne qui se voulait confirmée par la biologie ; en Union soviétique, le matérialisme historique entendait apporter la démonstration que la lutte des classes conduisait nécessairement, à travers les crises successives du capitalisme, au communisme. Cependant, rien d’équivalent en tyrannie. Ce n’est pas que le tyran n’a pas d’idées, c’est qu’il brasse des vérités et des mensonges selon les circonstances, et n’a que faire de la validation de ses actes par les sciences naturelles ou sociales. En fait, la tyrannie n’est pas tout à fait un régime politique : elle ne repose ni sur une constitution, ni sur des institutions précises, ni sur le projet d’une amélioration de l’humanité. Comme elle consiste en la captation du pouvoir par un individu, elle possède plutôt, comme ce dernier, des traits de caractère, à quoi on la reconnaît. Essayons de cerner les principaux.
专制统治与其他权力滥用形式存在某些共性,却具有其独特性。它既不同于专制主义——正如亚里士多德所指出的,专制主义统治着不自由的臣民,既可施加于家庭内部也可施于奴隶,而专制统治则蛊惑自由之身;亦非独裁政权——后者可能恪守道德准则,无论是宗教道德(如 1932 至 1968 年葡萄牙萨拉查政权)还是世俗道德(如 1923 至 1938 年土耳其阿塔图尔克政权)。专制统治始终带有明显的非道德成分,内含着逾越礼法、践踏寻常体面乃至正义感的放纵倾向。它显然也不同于君主制,因为后者植根于传统、习俗、自然秩序乃至神权,而僭主制造断裂,其统治犹如深刻动摇社会的例外状态。 最后,暴政与 20 世纪极权主义的区别在于:正如汉娜·阿伦特所指出的,后者强调意识形态灌输——从小学阶段就开始系统性地反复灌输。这种对某种理念的绝对服从,这种单一政党以更高真理之名决策的专断,正是极权主义的特征。就纳粹主义而言,其理论基础是种族不平等论和自诩被生物学证实的雅利安人优越论;在苏联,历史唯物主义声称要证明阶级斗争必然通过资本主义的连续危机导向共产主义。然而暴政中不存在类似机制。并非暴君没有思想,而是他根据形势需要混淆真假,根本不在乎自然科学或社会科学对其行为的验证。事实上,暴政算不上真正的政治制度:它既不以宪法为基础,也不依赖特定机构,更不追求人类进步的理想。 由于暴政的本质在于个人对权力的攫取,它便如同暴君本人一样具有某些可辨识的性格特征。让我们试着厘清其中几个主要特质。
1. Un avatar des crises démocratiques
1. 民主危机的化身
Platon est le premier à consacrer des analyses à la tyrannie, principalement dans la République. Il la décrit comme l’enfant monstrueux de la démocratie. Celle-ci, écrit-il, meurt par un excès de liberté, qui produit un enivrement collectif. C’est un régime où toutes les hiérarchies sont contestées, où l’on finit par invectiver « les gouvernants en les traitant d’hommes serviles et de vauriens », alors que les gouvernés y « passent pour les gouvernants ». En fait, la démocratie mène à une forme d’anarchie. Bientôt, le peuple en est épuisé et voit dans le tyran un personnage providentiel capable de rétablir l’ordre.
柏拉图是首位系统分析暴政的哲学家,主要论述见于《理想国》。他将暴政描述为民主孕育的畸形产物。他写道,民主政体终将因过度自由而消亡,这种自由会引发集体迷醉。在这种制度下,所有等级秩序都遭到质疑,人们最终会辱骂统治者是"奴颜婢膝的恶棍",而被统治者却"以统治者自居"。事实上,民主将导向无政府状态。很快民众就会精疲力竭,将暴君视为天选之子,期待其重建秩序。
“Ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie”Alexis de Tocqueville
"在美国最令我厌恶的,并非那里盛行的极端自由,而是缺乏防范暴政的保障。"——亚历西斯·德·托克维尔
Plus près de nous, Alexis de Tocqueville établit dans De la démocratie en Amérique (1835) un lien différent entre le régime démocratique et la tentation tyrannique. Il a ces quelques lignes qu’on aurait envie de méditer aujourd’hui : « Ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie. Lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux États-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse ? À l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité ; au corps législatif ? il représente la majorité et lui obéit aveuglément ; à la force publique ? la force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes ; au jury ? le jury, c’est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts : les juges eux-mêmes, dans certains États, sont élus par la majorité. » Cette analyse conduit Tocqueville à forger l’expression paradoxale de « tyrannie de la majorité » : ce qui l’inquiète, c’est que les habitants d’un pays puissent être saisis d’une poussée de fièvre ou d’un délire collectif, et que, s’ils ne reconnaissent aucune source de légitimité hors l’avis du plus grand nombre, rien n’arrêtera leurs menées. Pour lui, c’est l’exigence de justice qui devrait ici permettre de fixer par avance des limites au pouvoir démocratique, la justice reposant sur des principes universels et non soumis au vote ni aux caprices de l’opinion.
更贴近我们时代的亚历西斯·德·托克维尔在《论美国的民主》(1835 年)中建立了民主政体与专制诱惑之间的另一种关联。他写下的这几行文字值得当今世人深思:"在美国最令我反感的,并非那里盛行的极端自由,而是缺乏防范专制的保障。当一个人或政党在美国遭受不公时,他能向谁求助呢?求助于舆论吗?舆论本身就是多数派;求助于立法机构吗?立法机构代表多数派并对其盲目服从;求助于公共武力吗?公共武力不过是武装起来的多数派;求助于陪审团吗?陪审团就是被赋予裁决权的多数派——在某些州,甚至连法官都是由多数派选举产生的。" 这一分析促使托克维尔提出了"多数人的暴政"这一悖论式表述:他所担忧的是,一个国家民众可能陷入集体狂热或谵妄状态,而如果他们不承认多数意见之外的任何合法性来源,将没有任何力量能阻止他们的行为。在他看来,正是对正义的要求应当预先为民主权力设定界限,因为正义基于普遍原则,既不取决于投票结果,也不受舆论反复无常的影响。
2. L’accaparement du pouvoir par un seul
2. 权力被一人独揽
Au livre IX de la République, Platon fait un exercice de psychologie politique, en décrivant la personnalité tyrannique. Le tyran est d’abord un homme incapable de se gouverner lui-même, parce qu’il a lâché la bride à des désirs et des plaisirs grossiers, « de ceux qui s’éveillent durant le sommeil ». Il n’a plus ni pudeur ni sagesse rationnelle. C’est « la partie bestiale et sauvage » de son âme qui s’exprime, et « elle se souille de n’importe quelle ignominie, elle ne renonce à aucune nourriture ». C’est pourquoi l’homme tyrannique est incapable de mener une vie normale ou de s’en tenir à sa propre sphère privée, il la déborde, de même qu’il est « forcé d’entrer en compétition avec d’autres et de soutenir la lutte avec eux toute sa vie durant ». C’est en reprenant l’argument qu’Aristote distingue tyrannie et monarchie dans Les Politiques : « Le but du tyran, c’est la jouissance ; celui du roi, c’est la vertu. » Selon Platon, le tyran est également le plus malheureux des hommes, car nul n’est plus impuissant que celui qui ne sait se dominer lui-même. Et d’ailleurs, une notion s’attache dès le départ à celle de tyrannie : le tyrannicide. La geste loufoque et obscène du tyran, les ennemis qu’il se crée en chemin font qu’il sera la cible de tentatives d’assassinats, dont l’une finira par réussir, prévient Platon.
在《理想国》第九卷中,柏拉图进行了一场政治心理学实践,描绘了暴君型人格。暴君首先是无法自我约束之人,因为他放纵了粗鄙的欲望与享乐——"那些在睡梦中苏醒的冲动"。他既无羞耻之心,亦无理性智慧。这是灵魂中"兽性与野蛮的部分"在作祟,"它玷污于任何卑劣行径,不拒绝任何餍足之物"。正因如此,暴君式人物既无法过正常生活,也不能安守私人领域,他必然越界扩张,正如"被迫终生与他人竞争缠斗"。亚里士多德在《政治学》中沿用此论点区分暴政与君主制:"暴君追求享乐,明君追求美德。"柏拉图认为暴君实为最不幸之人,因为不能自制者实乃最无力之徒。而从一开始,暴政概念就伴随着另一个概念:诛戮暴君。 暴君荒诞淫秽的行径,以及他在途中树敌无数,终将使他成为暗杀的目标——柏拉图警告道,其中一次刺杀终将得逞。
À l’époque de l’humanisme, on trouve chez Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire (1576), des réflexions intéressantes sur la manière dont les sujets d’un pays, qui ont pour eux la force du nombre, se trouvent « fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter ». Voilà une analyse complémentaire des mécanismes psychologiques inhérents à la tyrannie : il se produit à un moment donné une rencontre entre le tyran et le peuple, qui va mettre ce dernier en état de sidération et d’apathie. La Boétie propose un concept original pour désigner cet événement, le malencontre : « Quel malencontre a été cela, qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement ; et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ? » Ainsi, la naissance de la tyrannie n’est pas nécessaire mais contingente. Par une série de hasards, un personnage désinhibé et à certains égards ridicule est soudain sous les feux des projecteurs et subjugue la foule.
在人文主义时代,艾蒂安·德·拉波埃西在其《自愿奴役论》(1576 年)中提出了耐人寻味的思考:当一个国家的民众本可依靠人数优势时,却如何"被某个本不足惧之人的名号所蛊惑,甚至可说是中了魔咒"。这为暴政固有的心理机制提供了补充分析——在某个时刻,暴君与民众之间会产生某种相遇,使后者陷入震惊与麻木的状态。拉波埃西用独创概念"malencontre"(厄缘)来指称这种现象:"这是何等厄缘?竟能如此扭曲人类本性——这唯一生来就该自由活着的造物;使其忘却最初的本真,又丧失重获自由的渴望?"由此可见,暴政的诞生并非必然,而是偶然。通过一连串机缘,某个肆无忌惮且颇具荒诞色彩的人物,突然置身聚光灯下,就此征服了民众。
Ici, une autre dimension de l’homme tyrannique entre en scène, analysée par Platon dans le Gorgias : le tyran a des talents d’orateur, il manie le verbe avec un art poussé de la démagogie. Voilà encore une différence notable avec la monarchie. On ne demande pas au roi de bons discours. Cependant, la tyrannie serait impensable sans l’agora, sans la possibilité de prendre la parole depuis une tribune et de s’adresser au peuple : elle est indissociable de l’essor de la rhétorique dans la sphère politique. Mais, bien sûr, il s’agit là d’un usage perverti de l’éloquence : comme le montre Platon, le tyran est un sophiste qui se fiche de la vérité de ses discours et ne s’intéresse qu’à leur efficacité.
在此,暴君形象的另一维度登场了——柏拉图在《高尔吉亚篇》中剖析道:暴君具备演说家的天赋,以登峰造极的蛊惑之术操弄辞令。这又与君主制形成鲜明分野:人们从不要求国王擅长雄辩。然而,若没有市民广场,没有登上讲坛向民众发声的可能,暴政便无从想象:它与修辞术在政治领域的勃兴密不可分。但显然,这是对雄辩术的扭曲运用——正如柏拉图揭示的,暴君就是罔顾言论真相、只在乎煽动效果的诡辩家。
3. L’usage de la force
3. 武力的运用
Le tyran tend à faire usage de la violence, tant verbale que physique. Selon les classiques, il le fait de trois manières : il combat ses adversaires ; il joue un jeu serré contre les puissants, dans la mesure où il a besoin d’eux, s’en entoure, mais en même temps le peuple l’a mis au pouvoir par révolte contre les élites – il doit donc les ménager et les abaisser tout à la fois, en distribuant faveurs et disgrâces ; enfin, le tyran a besoin de provoquer et d’entretenir des guerres à l’extérieur, car elles justifieront les efforts qu’il va demander à ses sujets.
暴君往往倾向于使用暴力,无论是言语还是身体上的。根据古典理论,他们通过三种方式实施统治:打击反对者;与权贵周旋——既需要笼络他们为己所用,又因自身权力源于民众反抗精英阶层的起义,必须一边施恩一边打压;最后,暴君需要挑起并维持对外战争,这样才能为其向臣民索取的牺牲提供正当理由。
C’est ici que les analyses de Machiavel, dans Le Prince (1532), s’appliquent. Sans condamner nullement l’usage de la violence en politique, il recommande au prince de la contenir dans un laps de temps court : « Il faut noter qu’en prenant un pays, celui qui l’occupe doit songer à toutes les cruautés qu’il lui est besoin de faire et toutes les pratiquer d’un seul coup, pour ne pas y retourner tous les jours et pouvoir, en n’y retournant pas, rassurer les hommes. » Et Machiavel de mettre en garde : « Qui se gouvernera autrement […] sera contraint de garder toujours le couteau à la main. »
这正是马基雅维利在《君主论》(1532 年)中的分析适用之处。他虽未全然谴责政治中的暴力手段,却建议君主将其控制在短时间内:"必须注意,当占领一个国家时,占领者应当将所有必要的残酷行为一次性完成,而非每日重复,如此方能通过不再施暴来安定人心。"马基雅维利进而警告道:"若反其道而行之......将被迫永远刀不离手。"
Ce conseil trace une frontière entre un usage mesuré de la violence et le processus dans lequel s’engage le tyran : ce dernier va essayer de faire durer le plus longtemps possible un état d’exception dans lequel les libertés fondamentales seront suspendues, car il lui est profitable. C’est pourquoi au siècle suivant le philosophe anglais John Locke, dans le Second Traité du gouvernement civil (1689), soutiendra qu’on « a le droit de s’opposer par la force au tyran ». Dès lors que ce dernier exerce « le pouvoir au-delà de son domaine légitime », qu’il ne se soucie plus du bien commun mais de « l’assouvissement de son ambition personnelle », il a dissous de facto le contrat social sur lequel est fondée la société civile et il a replongé son pays dans l’état de guerre, soit l’opposition de tous contre tous. Dans une telle situation, Locke va même jusqu’à suggérer que le tyrannicide s’apparente à une forme de légitime défense.
这条建议划清了适度使用暴力与暴君所推行手段之间的界限:后者会试图尽可能延长一种紧急状态,在此期间基本自由将被暂停,因为这对他有利。正因如此,下个世纪英国哲学家约翰·洛克在《政府论(下篇)》(1689 年)中主张"人民有权以武力反抗暴君"。一旦暴君"行使超出其合法权限的权力",当他不再关心公共利益而只追求"满足个人野心"时,他便事实上解构了公民社会赖以建立的社会契约,使国家重新陷入人人相互为敌的战争状态。洛克甚至认为,在这种情形下诛杀暴君可视为某种形式的正当防卫。
4. La culture du divertissement
4. 娱乐文化
Enfin, le tyran ne recourt pas forcément à la censure mais il excelle à engourdir les esprits. C’est ainsi que La Boétie s’en prend aux « drogueries » dont le tyran fait usage : « Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie. » Dans un premier temps, la tyrannie apparaît ainsi comme une espèce de fête abrutissante et décomplexée.
最终,暴君未必诉诸审查制度,却深谙麻痹人心之道。拉波埃西如此抨击暴君使用的"麻醉剂":"戏剧、竞技、闹剧、演出、角斗士、奇珍异兽、纪念章、绘画等诸如此类的药剂,对古代民众而言是奴役的诱饵,是被剥夺自由的补偿,是暴政的工具。"最初,暴政就这样以一场令人麻木又肆无忌惮的狂欢面目出现。
En modifiant un peu la perspective, Tocqueville s’alarme, quant à lui, du pouvoir qu’exerce la majorité sur la pensée : « En Amérique, tant que la majorité est douteuse, on parle ; mais dès qu’elle s’est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s’attacher de concert à son char. » C’est qu’il est facile de prendre la parole contre un dirigeant ou un parti politique quand ceux-ci sont impopulaires ; mais une fois qu’ils ont remporté la majorité des suffrages, que l’esprit du temps semble s’exprimer à travers eux, les avis divergents se trouvent disqualifiés par un mécanisme plus puissant encore que celui de la censure. Qu’importe si la parole de l’opposant est vraie ou non, son défaut rédhibitoire est d’être minoritaire.
稍稍转换视角,托克维尔则对多数派钳制思想的力量发出警告:"在美洲,只要多数派存疑,人们就敢发声;可一旦它不可逆转地作出决断,所有人都会缄默,无论敌友似乎都争先恐后地攀附其战车。"这是因为当权者或政党不得民心时,人们尚能畅所欲言;可一旦他们赢得多数选票,当时代精神仿佛借他们之口发声时,异见就会遭遇比审查制度更强大的机制压制。反对者的言论真假已无关紧要,其致命缺陷就在于属于少数派。
On le voit, les réflexions sur la tyrannie, de Platon à Tocqueville, sont plutôt anciennes – parce que les philosophes contemporains se sont beaucoup plus intéressés aux totalitarismes et au fascisme, voire au populisme. Pour actualiser les réflexions des classiques, sans doute faut-il se demander comment la tyrannie se lie aujourd’hui avec la technologie mais aussi avec les réseaux sociaux, qui apparaissent comme des « drogueries » d’un nouveau genre. L’une des possibilités qu’offre Internet, en politique, est d’ouvrir un espace de liberté d’expression en apparence dérégulé, où tout peut se dire mais où simultanément il n’y a presque jamais de débat contradictoire et où chacun se voit adresser des messages ciblés. Une autre facilité que fournit la technostructure, c’est de surveiller les foules, ou de tuer, notamment à l’aide de drones, à moindre coût humain, donc de faire régner une violence désincarnée, algorithmique, presque invisible aux yeux du grand public. À ces changements près, plusieurs traits du tyran semblent être à nouveau au goût du jour. C’est cette hypothèse de travail que ce dossier se propose de déployer.
可见,从柏拉图到托克维尔,关于暴政的思考都相当古老——因为当代哲学家们更关注极权主义、法西斯主义乃至民粹主义。要让经典思想与时俱进,或许必须追问:当今暴政如何与技术及社交媒体这种新型"麻醉剂"相结合?互联网在政治领域提供的可能性之一,是开辟一个表面去管制化的言论自由空间——这里可以畅所欲言,却几乎从未形成真正辩论,每个人接收的都是精准投放的信息。技术架构提供的另一便利,是以无人机等手段低成本监控人群或实施杀戮,从而建立一种去肉身化的算法暴力,这种暴力对公众而言近乎隐形。除这些变化外,暴君的若干特征似乎正重新流行。本期专题将就此展开探讨。