2 janvier 2026
HISTOIRE de la COLOMBIE
La Colombie est, derrière le Mexique et devant l’Espagne, le pays hispanophone le plus peuplé du monde, elle tient un bon rang en football, le sport roi (pas le sport national officiel) mais elle est loin du palmarès du Brésil, de l’Argentine ou de l’Uruguay. Cali est la capitale mondiale de la salsa mais cette danse n’a pas le caractère autochtone de la samba pour le Brésil et du tango pour l’Argentine. La Colombie reçoit presque autant de touristes étrangers que ces deux derniers pays, mais ses sites n’ont pas le prestige de Rio, Buenos Aires ou Machu Picchu. Elle est un grand producteur de café, mais nettement derrière le Brésil. Elle bénéficie en revanche d’un premier rang en matière de biodiversité et singulièrement de diversité d’oiseaux, de production de fleurs, d’émeraudes….et de cocaïne, sa production la plus réputée, en croissance à l’heure actuelle et qui résume souvent ce que l’on sait du pays.
Finalement les ambiguïtés colombiennes sont contenues dans son nom lui-même, qui lui a été attribué par le vénézuélien Bolivar (Grande Colombie) pour un territoire incluant le Vénézuéla à l’Est et l’Equateur à l’Ouest , nom qu’elle a gardé après quelques frictions avec ses voisins et qu’elle ne mérite de toute façon pas tout à fait, car Colomb n’a jamais mis les pieds sur le sol colombien…
Entre les deux façades maritimes de la Colombie au nord sur l’Atlantique avec ses plages et la ville historique de Carthagène et sur le Pacifique (que je ne connais pas) à l’ouest avec ses mangroves et ses côtes sauvages, la grande majorité de la population vit dans les hauts plateaux andins , 1000m à Cali, 1500m à Médellin et 2600m à Bogota. L’altitude est compensée par la latitude et les températures sont stables au long de l’année.
Les sols volcaniques friables et bien aérés sont propres à l’agriculture, les travaux peuvent être effectués
avec des outils manuels simples et les Espagnols ont trouvé des populations nombreuses et des villages serrés mais un pouvoir central épars: c’étaient les Muiscas, de la grande famille ethno-linguistique des Chibchas. Agriculteurs de maïs, de pommes de terre et de haricots, Ils étaient aussi d’habiles orfèvres et on voit leurs oeuvres magnifiques dans le Musée de l’Or à Bogota, mais cet or n’était pas d’origine locale; il provenait du troc contre le sel dont ils étaient des producteurs spécialisés. C’est pourquoi Gonzalo Jiménez de Quesada qui dirigea la première expédition et fonda Santa Fe de Bogota en 1538 fut bien déçu de ne pas découvrir les mines que promettaient les histoires fabuleuses sur El Dorado alors que Pizarro plus au Sud avait obtenu quelques années auparavant une énorme quantité d’or en détruisant l’Empire des Incas.
En moins d’un siècle, la population indienne chuta de 90% : variole, rougeole, travail forcé, effondrement social et mental. Le vide humain de l’espace colombien fut celui que provoqua la Conquête espagnole.
Les études génétiques montrent que l’ADN mitochondrial, d’ascendance féminine, de la population colombienne est en majorité d’origine amérindienne et que ce pourcentage est bien moindre dans l’ADN paternel, ce qui n’a rien pour surprendre.
Une proportion très importante de la superficie du pays, notamment les territoires amazoniens, est répartie en entités territoriales indigènes, les «resguardos», 2 millions de personnes et plus d’une centaine de peuples différents. Is sont les grands absents de l’histoire du pays.
Lors de la controverse de Vallalolid de 1550, Bartolomé de las Casas fit accepter l’idée que les Amérindiens sont des êtres humains à part entière, avec une âme rationnelle et que tout «mineurs à protéger», qu’ils soient ils sont sujets du roi d’Espagne et ne doivent pas être mis en esclavage. Tel n’était pas le cas des Noirs africains, déjà connus comme esclaves en Espagne depuis l’époque musulmane, capturés par des tribus africaines, porteurs de la pseudo malédiction biblique de Ham (en vérité sn fils Canaan….) et surtout plus résistants que les Amérindiens aux très dures conditions de travail.
A partir du milieu du XVIe siècle le port de Carthagène («des Indes») sur la côte atlantique devient le principal port négrier de l’Amérique du Sud hispanique. De là les esclaves partent vers le reste de la Colombie, qu’on appelle alors l’Audience de Sana Fe de Bogota, puis au XVIIIe siècle le vice-royaume de la Nouvelle Grenade, mais aussi vers le Vénézuéla, l’Equateur ou le Pérou. Les spécialistes évaluent le nombre d’Africains sur les marchés de Carthagène à 500 00O environ et pour deux esclaves vendus, trois avaient été capturés et l’un était mort sur le trajet. La traite sera abolie en 1821 (l’esclavage lui-même ne sera aboli que trente ans plus tard).
A Carthagène l’église de Pedro Claver, un jésuite du XVIIe siècle, honore aujourd’hui la mémoire d’un prêtre qui, sans remettre en cause le système esclavagiste, s’était proclamé «l’esclave des esclaves», et qui, depuis sa mise en exergue par Jean Paul II, est devenu la figure de référence de l’anti-racisme dans le monde catholique.
Mais c’est à 50 km de Carthagène, dans le village de Palenque de San Basilio, fondé par des esclaves «marrons» (fugitifs) que se présente un autre aspect de l’esclavage, celui de la volonté de s’en extraire. Il est devenu en 1605, après un accord avec les autorités espagnoles, le premier village libre africain de l’Amérique, mais son fondateur, Benkos Bioho, fut néanmoins exécuté quand il fut fait prisonnier.
Au cours du XVIIIe siècle, l’Espagne des Bourbons a perdu sa suprématie maritime, dépend des métaux américains et vit sur ses colonies. Elle extrait plus, contrôle davantage et tolère moins d’autonomie alors même que se forme une société créole aristocratique qui supporte de moins en moins que les places de prestige et de pouvoir soient réservées aux Espagnols. La crise qui mènera à l’indépendance de l’Amérique du Sud est en gestation.
En 1807 Simon Bolivar, né en 1783, revient au Vénézuéla après deux séjours de plusieurs années en Espagne mais aussi en France et en Italie. Le jeune homme, marqué par l’enseignement d’un précepteur exceptionnel, Simon Rodriguez, a lu les philosophes des Lumières, a adopté une position intensément anti-monarchique et pense que, après Trafalgar où sa flotte a été détruite, la couronne espagnole ne pourra plus contrôler longtemps ses possessions sud-américaines. Or, en 1808, peu après le retour de Bolivar à Caracas, arrive la nouvelle de l’abdication du roi d’Espagne sous la pression de Napoléon puis celle de la création dans de nombreuses villes espagnoles de Juntes organisant la lutte contre l’invasion française sur la base de l’ancienne notion que les «pueblos» (communautés locales) reprennent la souveraineté quand le monarque est empêché.
Dans plusieurs villes d’Amérique du Sud se constituent alors aussi des Juntes en soutien au roi captif. Elles veulent montrer que les pueblos créoles comptent autant que ceux des Espagnols péninsulaires . Mais cette prétention est inacceptable en Espagne.Les ambiguïtés vont se transformer en oppositions puis conduire à une longue guerre civile qui prendra souvent une allure impitoyable.
A Carthagène où une junte s’était formée, le désordre permet la libération d’un prisonnier enfermé depuis 15 ans dans les prisons espagnoles. Il vient d’une grande famille de Bogota et s’appelle Antonio Narino. Son crime? Avoir publié en 1794 une traduction de la Déclaration des Droits de l’Homme française. Aussitôt libéré, il retourne dans sa ville natale et devient le dirigeant de la Province de Cundinamarca, celle de Bogota. Partisan d’un pouvoir central fort, il s’attire l’hostilité de la plupart des autres provinces, soucieuses de garder leur autonomie. Il s’ensuit des escarmouches qu’on appellera la «guerre folle», le premier de ces conflits internes parfois très violents entre libéraux/ fédéralistes privilégiant liberté/laïcisme contre conservateurs/centralistes soucieux avant tout du maintien d’un pouvoir fort et d’un ordre social garanti par l’Eglise catholique. Ces conflits vont structurer (et risquer de déstructurer) le pays pendant 150 ans.
Voulant détourner le combat contre les troupes espagnoles Narino est vaincu; les Espagnols reprennent le contrôle de Bogota et Narino restera de nouveau leur prisonnier jusqu’en 1820 Après sa libération, il recevra de Bolívar des fonctions de prestige Son nom est souvent cité dans les sondages comme celui de l’homme politique colombien le plus important. C’est aussi une façon de souligner que Bolivar n’est pas colombien…
En 1810, devant l’hostilité de la population, les officiels espagnols doivent quitter Caracas. Le jeune Bolivar fait partie d’une délégation envoyée pour solliciter des appuis à Londres . Il en ramène un concitoyen légendaire, Francesco de Miranda, né en 1750, ancien officier du roi d’Espagne, combattant aux côtés des insurgés américains, ami de Jefferson, protégé de Catherine II, général de la Révolution française, conseiller des ministre libéraux britanniques, grand intellectuel. Miranda a une idée fixe qui est celle-là même de Bolivar, qui devient son lieutenant, libérer l’Amérique hispanophone du joug de l’Espagne.
Devenu le chef militaire de l’insurrection, Miranda enverra Bolivar commander la garnison du port où se trouve l’arsenal principal des patriotes. Mauvaise idée, car le jeune homme laisse la place tomber dans les mains des ennemis. Privé de munitions, Miranda, accusé par ailleurs d’être le responsable indirect d’un énorme tremblement de terre qui a détruit Caracas et que certains interprètent comme un châtiment divin, n’a d’autre option que de demander aux Espagnols une paix qu’il espère honorable .
C’est alors que le jeune Bolivar et quelques uns de ses collègues s’emparent du vieux soldat et le livrent aux ennemis. Miranda va mourir quatre ans plus tard dans une prison de Cadix. Aujourd’hui son cénotaphe jouxte le tombeau de Bolivar au Pantheon de Caracas. Aucune notice ne signale la trahison de ce dernier. La mémoire du Libertador est vénérée d’une façon quasi-religieuse au Vénézuéla chaviste, mais ce sont des historiens vénézuéliens, aujourd’hui occultés par le régime, qui ont les premiers mis en garde contre une lecture hagiographique de Bolivar, un homme dont la ténacité soulève l’admiration mais qui n’a rien d’un humanitaire angélique. Cet aristocrate créole pessimiste qui pense que les hommes ont besoin d’être dirigés par des chefs, a lancé le slogan de guerre à mort contre les ennemis, mais il a au fil des années tiré les leçons de ses échecs et a compris notamment que pour vaincre il aurait besoin d’alliés inattendus, les llaneros, cavaliers des grandes plaines de l’Orénoque vénézuélien, très hostiles aux aristocrates de son espèce, et même les esclaves africains dont le Président Pétion de Haiti lui a demandé leur liberté en échange de son aide quand Bolivar s’était réfugié dans son île.
On ne peut pas résumer 20 ans de luttes où les succès ont alterné avec les défaites, et parfois avec les fuites. 70 000 km, dit-on, de déplacements à cheval dans toutes les territoires du Nord de l’Amérique du Sud.
Parti de la vallée de l’Orénoque, c’est après une audacieuse marche dans les Andes qu’il remporta au pont de Boiaca le 7 août 1819 (fête nationale colombienne) la bataille qui lui ouvrit la route de Bogota et le transforma en chef d’Etat. Deux ans plus tard la bataille de Carobobo en faisait le maitre du Vénézuéla.
Ayant définitivement mis fin à la domination espagnole en Amérique du Sud à la bataille de Ayacucho en 1824, Bolivar, à l’acmé de son pouvoir, préside six pays d’aujourd’hui qui pour lui n’en étaient que deux, la Grande Colombie incluant le Vénézuéla, la Colombie, le Panama et l’Equateur d’une part et le Pérou d’autre part dont il détache la partie haute sous le nom de ….Bolivie.
Il rédige en 1826 une constitution qui prévoit une présidence à vie mais c’est dès lors la dislocation de son oeuvre. Un conflit oppose ses deux principaux lieutenants, Paez, un llanero, artisan de la victoire de Carabobo, qui ne connait que les relations personnelles et qui est le maitre réel du Vénézuela et le président colombien Santander, un militaire, mais aussi un juriste respectueux du texte écrit et qui était son supérieur théorique. Bolivar réagit de façon outrancière, s’arroge les pleins pouvoirs, désavoue son vieux compagnon Santander, et pour beaucoup de Colombiens il apparait désormais comme un danger pour la liberté.
En septembre 1828, accusé de trahir les idéaux républicains, Bolivar est victime d’une tentative d’assassinat à sa résidence de Bogota (la Noche septembrina). Il est sauvé grâce à sa compagne Manuela Sanz, une femme négligée par l’historiographie classique mais dont les qualités personnelles sont mises en relief par les historiens d’aujourd’hui. Oubliée de tous elle reçut bien plus tard dans sa petite échoppe de Guayaquil un révolutionnaire en herbe du nom de Garibaldi.
Une autre femme dont le nom est omniprésent en Colombie est Policarpa Salavarrieta, dite la Pola, une jeune couturière qui transmettait aux réseaux patriotes les informations qu’elle entendait dans les maisons royalistes de Bogota. C’était la période répressive sévère (la «reconquista») qui suivit la défaite de Narino .Chaque enfant colombien apprend l’histoire de la Pola, fusillée en 1817. C’est elle qui, ,plus que le vénézuélien Bolivar, est l’héroïne nationale colombienne.
Après la «noche septembrina», plusieurs conspirateurs furent exécutés, Santander, accusé de complicité morale fut condamné à mort, mais Bolivar commua sa peine en exil. En 1830, Paez a proclamé l’indépendance du Vénézuéla, l’Equateur devient aussi indépendant, la Grande Colombie a vécu. Bolivar, qui s’est proclamé dictateur constitutionnel pour sauver, dit-il, la République de l’anarchie, fait face au chaos: les libéraux fédéralistes le détestent désormais comme tyran, les centralistes lui reprochent, en ayant bâti la république autour de sa personne, de ne pas avoir créé un véritable état colombien administrativement viable.
Désormais détesté, malade, son projet politique implosé, mais refusant de tenter de diriger par la terreur, Bolivar démissionne, quitte Bogota et descend vers la côte caribéenne où il pense partir une fois de plus en exil. La tuberculose ne lui en laisse pas le temps et il meurt, politiquement discrédité, dans le port colombien de Santa Martha. Il n’a que quarante sept ans.
Deux ans plus tard, Francisco de Paula Santander retourne en Colombie pour en prendre la Présidence. Il laissera la tradition d’un respect strict de la Constitution. Contrairement à ses voisins, la Colombie échappera presque complètement aux coups d’état, pronunciamientos et autres formes de dictatures qui vont frapper la plupart de ses voisins. Elle échappera aussi aux guerres extérieures, en dehors d’un conflit limité avec le Pérou dans les années 1930 au sujet d’un territoire amazonien, conflit résolu (peut-être le seul…) par la SDN .
Elle n’échappera pas aux guerres civiles…..
Dès la fin de la présidence Santander survient la première d’entre elles, sur la base d’une crainte de main mise de l’Etat sur les pouvoirs locaux et d’une mise en cause des privilèges de l’Eglise. C’est la guerre dite des Suprêmes,. Elle sera suivie d’une période de libéralisme triomphant, poussé au paroxysme en 1863 avec la Constitution de Rionegro qui, pour éviter une dictature, affaiblira considérablement les pouvoirs de l’Etat central.
Cela entraine des conflits inter-régionaux permanents et semble conduire le pays à une inéluctable désagrégation. En 1886, le président conservateur Rafael Nunez promulgue une Constitution autoritaire centralisée, avec le catholicisme comme religion d’état en surplomb. Ces règles marginalisent les libéraux, partisans de fédéralisme, de libertés et de laïcité. Ceux-ci déclenchent en 1899 une guerre civile qui au cours des trois ans qui suivent (guerre des mille jours) provoquera plus de 100 000 morts, se terminera par la victoire des conservateurs et fixera dans l’imaginaire national la violence comme langage politique normal.
La Colombie exsangue ne pourra pas s’opposer à la sécession d’une province du nord, le Panama.. Les Etats Unis sont à la manoeuvre, qui désirent y reprendre le projet de canal interocéanique abandonné après l’échec de Ferdinand de Lesseps.
La société colombienne, dans la géographie du pays qui invite à l’autarcie régionale, est peu urbanisée et est dominée par une oligarchie agraire où le hacendiero se veut maitre sur son territoire. Il vote et fait voter pour les conservateurs. Sur le plan extérieur, l’Etat admet la prédominance des Etats Unis et leur influence sur la Colombie sera plus exclusive que partout ailleurs en Amérique du Sud.
Sur la côte caraïbe existe une véritable enclave, les plantations de l’United Fruit Company, où travaillent plusieurs milliers d’ouvriers dans des conditions de dépendance coloniale. En 1928 leurs modestes revendications soulèvent la peur d’un effet domino et le fantasme du bolchévisme. La Compagnie exige du Gouvernement une réponse ferme. Alors que les ouvriers et leurs familles sont rassemblés pacifiquement, l’armée ouvre le feu. Il y eut probablement plusieurs centaines de morts, les chiffres furent occultés, Garcia Marquez dans «Cent ans de solitude» place la scène dans une ville fictive et parle de plusieurs milliers de victimes. Le «massacre des bananeraies» a laissé une empreinte profonde sur la société, avec une méfiance instinctive des prolétaires envers l’Etat.
En 1930 le souvenir du massacre a amené au pouvoir (pacifiquement!) le libéral Enrique Olaya qui stabilisa l’Etat, malgré le marasme économique provoqué par la chute des cours du café dans les suites de la crise de 1929.
La réforme constitutionnelle de 1936, sous la présidence d’un libéral influencé par le New Deal, Alfonso Lopez Pumarejo, promeut une transformation de l’Etat, du droit du travail et de l’éducation et attribue à la propriété foncière une fonction sociale propre à préparer une réforme agraire, mais elle ne crée pas les moyens administratifs d’appliquer ces transformations.
Elle est accusée par ses adversaires conservateurs, par l’Eglise, par les grands propriétaires terriens mais aussi par les courants modérés du parti libéral d’être du socialisme déguisé. Les espoirs déçus et les inquiétudes suscitées deviennent la matrice de la polarisation politique future.
Après le boycott conservateur des élections de 1936, le libéral modéré Eduardo Santos (oncle de Juan Manuel Santos, Président de 2010 à 2018) mène une politique prudente mais terne qui ne règle pas la polarisation politique.Lopez Pumarejo revient à la présidence en 1942 mais il n’a plus de majorité politique entre un parti conservateur agressif et un parti libéral fragmenté entre des modérés et des activistes sous la direction de Jorge Eliécer Gaitán. Il préfère démissionner et le parti libéral divisé subit en 1946 une défaite sans appel dans un pays où les désordres s’intensifient.
Mariano Ospina Perez en 1946 premier président conservateur depuis 1930, est un modéré qui a été préféré à l’ultra-conservateur Laureano Gomez, chef réel du parti. Il laisse la situation s’aggraver. La violence se répand désormais, massacres de villageois, déplacement forcés, embryon de guérillas, milices d’auto-défense. Le pouvoir a perdu le contrôle du territoire et le favori pour les élections suivantes est alors Gaitán, mais ce candidat charismatique, libéral très à gauche, est assassiné le 9 avril 1948 (probablement un acte isolé).
L’assassinat déclenche le «Bogotazo» qui détruit une grande part du centre ville de Bogota et fait plusieurs milliers de victimes. Cette émeute célèbre, dont les historiens s’accordent à dire qu’elle fut une explosion de rage sociale spontanée, voit en quelques heures l’Etat s’effondrer dans le chaos. George Marshall secrétaire d’Etat des Etats Unis, présent ce jour-là à Bogota pour la création de l’OEA, en tire la conclusion, trois mois après le coup de Prague et alors que l’Europe de l’Est tout entière a basculé dans le camp communiste , qu’il est indispensable pour les Etats Unis de soutenir des régimes capables de maintenir l’ordre, aux dépens, si nécessaire, des libertés démocratiques.
Après le boycott des élections par les libéraux, Gomez devient Président. C’est idéologue d’une répression dure, croisé de l’Occident chrétien contre le communisme. Il est aujourd’hui encore la référence (souvent implicite car l’image qu’il a laissée est mauvaise et son nom est peu cité) de ceux qui privilégient la sécurité et refusent toute négociation avec des acteurs armés. Sous sa présidence , la «Violencia» explose, désormais administrativement couverte. On considère qu’elle a entrainé environ 200 000 morts, des milliers de villages détruits, 1 à 2 millions de réfugiés internes, l’un des plus violents et l’un des plus méconnus parmi les conflits de l’Amérique du Sud de ces cent dernières années.
La situation est si grave qu’elle mène, sans violence, à un Coup d’Etat (à peu près le seul de l’histoire du pays), celui du général Gustavo Rojas Pinilla qui exercera une dictature de 1953 à 1957, avec une baisse de la violence dans les campagnes, un nombre important de réformes sociétales (droits de vote des femmes) et sociales mais le régime gouverne par décrets, censure la presse, tire sur les étudiants et une coalition se forme qui aboutit à des manifestations civiles massives contre lesquelles l’armée refuse de tirer. Rojas Pinilla quitte le pays. Il y reviendra, sera réhabilité et, paradoxe qui n’en est pas un, va fonder une coalition populiste, l’ANAPO qui se fera voler les élections présidentielles le 19 navire 1970. Cela déclenchera un mouvement de protestation contre la «démocratie volée», le M-19, composé d’étudiants non marxistes. Gustavo Petro, l’actuel président de Colombie fut un cadre politique du M-19.
A noter que à l’époque de cette dictature, le Chili et l’Uruguay sont les seuls pays de l’Amérique du Sud hispanophone où fonctionne un régime démocratique.
Les opposants politiques de Rojas Pinilla, à savoir les éternels partis conservateur et libéral dont l’affrontement souvent violent a scandé l’histoire de la Colombie, créent en 1957 un Front national, où ils s’engagent à se partager de façon égalitaire et alternée les postes à la présidence et au gouvernement; le pacte est ratifié par référendum en 1957 et sa fin est prévue en 1974 (4 mandats présidentiels de 4 ans). Cet engagement sera effectivement respecté, un fait probablement exceptionnel dans l’histoire, mais la fraude sur les élections de 1970 aura largement entamé la crédibilité de la coalition. Après la présidence du conservateur Misael Pastrana ,c’est donc en pleine crise de légitimité que le Front national se dissout et que les joutes électorales reprennent comme à l’ancienne, sauf que désormais une partie majeure du combat politique se tient hors des bulletins de vote.
Arrivé au pouvoir en 1982, Belisario Betancur, un conservateur modéré catholique social, obtient un accord (La Uribe) avec la plus importante des guérillas, celle des FARC, qui en 1984 acceptent un cessez-le-feu et commencent à se transformer en parti politique, l’Union Patriotique, qui gagne vite des sièges au Parlement.
Mais l’an suivant, le M-19, qui s’était jusque-là concentré sur des actions symboliques prend de force à Bogota le Palais de justice où siègent Cour Suprême et Conseil d’Etat. L’armée riposte massivement avec la mort de tous les guérilleros, mais aussi près d’une centaine de civils otages, dont les magistrats eux-mêmes. La violence de cette réaction fut telle que certains parlèrent de massacre d’Etat. Une fois que le M-19, très affaibli et très critiqué lui-même, se fut transformé en parti politique légal en 1990, une nouvelle constitution, plus soucieuse des droits individuels, celle de 1991, sous la présidence de César Gaviria, successeur de Betancur, remplaça la très conservatrice constitution de 1886, adoptée sous la présidence de Rafael Nunez, qui avait fait de la Colombie un état confessionnel, très centralisé et n’offrant qu’une protection juridique très limitée aux citoyens individuels.
Mais l’attaque tragique du Palais de Justice par le M-19 avait radicalisé les esprits, alors que dès 1984 et jusqu’en 1995, les militants de l’Union Patriotique qui représentaient un danger politique local furent l’objet d’une politique d’élimination (le mot «génocide» fut prononcé). En janvier 2023, une quarantaine d’années après le début des faits, la Cour Interaméricaine. de Justice a condamné l’Etat colombien pour «extermination de plus de 6 000 membres et militants du parti politique Union Patriotique».
Gustavo Petro a traité la Colombie de cette époque d’Etat assassin…
De fait les FARC, qui s’étaient constituées en 1964 quand le parti communiste colombien organisa les milices paysannes nées au cours de la «violencia» qui suivit l’assassinat de Gaitan, s’étaient bien donné au début des années 80 un objectif de prise de pouvoir. Les combats qui reprirent après l’échec de La Uribe furent impitoyables. Les Farc se finançaient par des enlèvements qui pouvaient aller aux kidnappings de masse et des extorsions de fonds sous prétexte l’impôt «révolutionnaire» sur la coca . L’opinion publique leur devint de plus en plus défavorable mais c’est dans les années 2002-2010, autrement dit pendant la présidence du conservateur Alvaro Uribe, qu’ils subirent leurs plus graves échecs. Cela permit des négociations qui eurent lieu à La Havane sous la présidence Juan Manuel Santos et qui aboutirent à un accord de désarmement, de réintégration socio-économique et à la constitution d’un parti politique légal à leur nom. Ce parti est actuellement marginal. Il persiste dans les régions de la Colombie difficiles d’accès ou frontalières des groupes de guérillas appelés probablement abusivement FARC dissidents et essentiellement liés au narco-trafic.
Plusieurs dirigeants historiques des FARC ont été condamnés en septembre 2025 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité en raison de plus de 21000 enlèvements. Dans le cadre de la justice restaurative mise en place par les accords de paix, les condamnations consistent essentiellement en reconnaissance de culpabilité et travaux de restauration sociale (localisation des mines antipersonnel, actions mémorielles diverses…). Ils laissent évidemment amères certaines familles de victimes. Le paradoxe est que l’accord de désarmement a été soumis par le Président Santos à un référendum. Or la réponse à ce référendum a été négative, (de très peu: 50,2% contre 49,8% !). Les zones urbaines du pays, les moins touchées par la violence ont globalement plutôt voté non, horrifiées par le manque de sanctions, les zones rurales, directement impactées, ont plutôt voté oui. Le gouvernement a renégocié l’accord, obtenu plus de garanties sur la réparation des victimes et le respect de la propriété privée mais globalement c’st un accord très proche du précédent qui a été ratifié par le Parlement sans courir le risque d’un nouveau référendum. Le Président Santos en fut récompensé par le Prix Nobel de la paix, mais cela ne désarma pas l’opposition uribiste.
Depuis la dissolution du M-19 et l’accord avec les FARC, qui ne fut possible qu’après leur défaite sur le terrain, il persiste une guérilla rurale qui n’a pas signé d’accord, c’est l’ELN (Ejercito de liberation nacional). Ce mouvement créé lui aussi en 1964 invoque la révolution castriste en même temps que la théologie de libération, dont le père Camilo Torres , mort au combat en 1966, est ici la figure emblématique. Plusieurs groupes de l’ELN, qui a toujours été fragmentée, sont en connivence directe avec le gouvernement vénézuélien dont ils assurent les fonctions dans des zones d’accès difficile et avec qui ils partagent les bénéfices des exploitations minières et autres qui s’y trouvent.
Aujourd’hui en Colombie, les guérillas, qui ont structuré la vie politique du pays pendant près de trois générations (un record en Amérique du Sud….) sont donc affaiblies mais n’ont pas disparu. Elles ont perdu, peut-être pas définitivement, leur force d’entrainement idéologique pour se transformer en groupes armés d’économie illégale d’extraction des ressources et en particulier de commercialisation de la cocaïne.
Le narco trafic pèse lui aussi depuis longtemps sur la vie politique colombienne. Si l’usage de la plante est traditionnel dans les contreforts andins du Pérou et de Bolivie, où il a été ritualisé longtemps avant les Incas, la coca est aussi cultivée dans les forêts amazoniennes et les plaines humides tropicales. Les espagnols ont toléré ce rituel «païen» car la mastication des feuilles de coca donnait aux ouvriers agricoles des montagnes et surtout à ceux des mines, la force d’effectuer leur très dur travail. Rien à voir dans le taux de cocaïne de l’organisme entre cette mastication de coca et le flash euphorisant engendré par la prise de cocaïne.
La cocaïne, dont les effets toxiques furent connus dès la fin du XIXrse siècle, après une période d’engouement dont Freud fut un représentant au début de sa carrière, n’a pris son développement international que quand, après la fin de l’utopie des années hippie, le nouveau climat fut de montée de l’individualisme; elle s’est présentée comme la drogue de la «réussite».
Elle est techniquement simple à produire en laboratoire mais la culture de la coca est limitées aux territoires particuliers où elle peut pousser. Ils sont d’accès souvent difficile et le trafic nécessite une logistique et une commercialisation complexes. Lieux de production, zones rurales hors de contrôle de l’état, conflits internes permanents, proximité relative des lieux de consommation étasuniens, la Colombie avait beaucoup d’avantages et ses cartels sont devenus depuis les années 1970 des réseaux puissants et violents. Médellin était devenue de loin la ville la plus dangereuse du monde quand Pablo Escobar y dirigeait son cartel . Les assassinats d’opposants au narco-trafic tel Luis Carlos Galán, favori à l’élection présidentielle en 1989, ou de simples citoyens destinés à faire peur, y étaient monnaie courante. La mort d’Escobar en décembre 1993 n’a pas rendu la ville sûre pour autant. Il a fallu pour cela des opérations militaires et policières dont la reprise, controversée et sanglante, de la «Comuna 13» en 2002 , sous la présidence de Alvaro Uribe, fut l’épisode le plus célèbre. Médellin fut ensuite transformée par une action municipale d’une remarquable efficacité entre 2004 et 2011 sous le maire emblématique Sergio Fajardo et son successeur moins connu Alonso Salazar.
La Colombie reste un pôle majeur de production de cocaïne. Elle en reçoit d’ailleurs une partie du Pérou sous forme de pâte à partir des feuilles et le transforme en cocaïne dans ses laboratoires. Les Américains accusent la Colombie de produire six fois plus de cocaïne qu’à l’époque de la mort d’Escobar, d’augmenter la fabrication chaque année et d’être à l’origine de 90% de la cocaïne consommée aux Etats Unis. Mais il semble que ce soient les cartels mexicains, producteurs généralistes de drogues de synthèse (fentanyl, métamphétamine) et spécialistes du transport vers les Etats Unis, qui dominent aujourd’hui les routes de commercialisation. Quant au Vénézuéla son rôle serait d’être un corridor vers l’Atlantique.
Les échanges entre Donald Trump et Gustavo Petro sont d’une particulière agressivité : au cours d’une manifestation pro-palestinienne ce dernier demande aux soldats américains de ne pas obéir aux ordres et soutient que le Texas et la Californie sont illégalement dans les mains des Etats Unis. «He better watch his ass» a répondu Donald Trump avec sa concision philosophique habituelle….
Les années 90, après la présidence Gaviria, avaient été la décennie noire de la politique sécuritaire colombienne, avec Ernesto Samper, dont on apprit que son élection avait été favorisée par le cartel de Cali. Puis c’est la présidence de Andres Pastrana (1998-2002) où les Farc se renforcent, les violences explosent et où l’Etat semble avoir disparu d’une partie du pays. En février 2002 a lieu l’enlèvement de Ingrid Betancourt et en mai la victoire, très nette, revient à l’ex-gouverneur d’Antioquia, candidat indépendant, Alvaro Uribe, sur un seul thème: «aucune négociation sans rapport de force». La présidence Uribe transforme la Colombie. Après une augmentation massive du budget militaire, une réoccupation du pays et une coopération étroite avec les Etats Unis, une réforme constitutionnelle permettant sa réélection, Uribe laisse un 2010 un Etat plus crédible, une société moins terrorisée et une guérilla en profond recul, ce qui permet à son successeur Santos de négocier avec les FARC en position de force.
Ces succès ont leur pendant: le scandale des «faux positifs», des civils tués par l’armée, indûment et impunément présentés comme des guérilleros. La JEP (Juridiccion especial para la paz) en a dénombré 6402 dans un rapport de 2021 qui fait suite à un travail judiciaire approfondi. Une culture du résultat chiffré , avec une pression sur l’armée et des récompenses attribuées en fonction du nombre des «ennemis» neutralisés est clairement à l’origine de ces assassinats Certains diront qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des oeufs ou, en référence à Camus, qu’à force de chercher à avoir les mains blanches on perd ses mains. De l’autre côté on parlera peut-être d’un génocide impardonnable. D’autres évoqueront les ambiguïtés dramatiques de responsabilité inhérentes à une situation de guerre avec une population où l’ennemi est comme un poisson dans l’eau…
Il faut se garder de tout cynisme. Uribe, en favorisant un climat «compétitif» où peuvent se donner libre cours les instincts les plus vils porte une responsabilité politique indiscutable mais on n’a montré aucune impulsion ni approbation de sa part. A partir de 2008 il a limogé des officiers supérieurs et mis fin -trop tard- au système de primes liées aux cadavres, date à partir de laquelle le chiffre de morts répertoriés par le JEP chute. Les guérilleros n’étaient certes pas des anges mais une culture qui a besoin de telles incitations pour mobiliser ses soldats est une culture malade.
A noter aussi, par rapport à ces 6402 victimes très précises et décalées sans lien avec le conflit , que la Commission nationale en Argentine documente officiellement près de 9000 disparus (sur un chiffre populairement évalué à 30 000) , que la Commission de réconciliation péruvienne se contente de chiffrer à 70 000 le nombre global de victimes du conflit entre les guérillas et l’armée et que l’Algérie n’a procédé à aucune évaluation officielle du nombre de morts de la décennie noire (couramment évalué entre 150 000 et 200 000).
En 2025, Uribe a été condamné à douze ans d’assignation à résidence pour tentative de subornation de témoin, mais cette condamnation a été annulée en appel au mois d’octobre. C’était la première fois qu’un ancien président était jugé comme un justiciable ordinaire en Colombie et la variation des conclusions témoigne de la polarisation de la société, classe judiciaire incluse, à son égard.
Son successeur, Juan Manuel Santos avait été ministre de la Défense de Uribe et fut élu comme son héritier naturel, mais l’accord qu’il signa avec les FARC en 2016, parce qu’il leur accordait une impunité
pénale et politique, provoqua une rupture totale entre les deux hommes. Uribe fonda le Centre démocratique et dirigea la campagne victorieuse du non au référendum. Quel prix fallait-il accepter pour la paix? En tout cas, dans un champ politique de plus en plus polarisé, l’initiateur centriste du pacte de l’oubli, Santos en Colombie comme trente ans plus tôt Suarez en Espagne a disparu de la palette des hommes d’influence, malgré son Prix Nobel.
Son successeur, Ivan Duque, choisi par Uribe, l’emporte en 2018 devant le candidat de la gauche Gustavo Pietro. Il se révèle un gestionnaire fidèle à Uribe, mais sans pouvoir mobilisateur alors que la violence rurale revient, que le narco-trafic se développe et que la crise du Covid qui aggrave les inégalités sociales est traitée d’une façon technocratique mal acceptée.
C’est donc le même Gustavo Pietro qui est élu à la présidence en 2022. Après sa participation au M-19, il était devenu député puis maire de Bogota. Il l’emporte en s’appuyant sur un large Front de gauche (Pacto historico), avec une vice-présidente, Francia Marquez, issue des luttes afro-colombiennes, symbole de l’ancrage dans les périphéries et un programme de type socio-démocrate de réforme agraire sans expropriation, de mise en oeuvre effective de l’accord de paix, de transition écologique et d’une politique anti-drogue moins répressive. Contrairement à ses prédécesseurs, Pietro, le premier président de gauche de l’histoire colombienne, n’a pas de majorité au Congrès où il doit négocier des arrangements permanents..
S’il y a un domaine où la politique de Gustavo Petro est sans compromis, c’est son hostilité vis-à-vis d’Israel.
La Colombie fut en Amérique du Sud un soutien constant d’Israel. Elle a voté pour la résolution 181 du plan de partage de la Palestine mandataire du 29 novembre 1947 (on dit que l’abbé Glasberg, Juste des Nations, mais d’origine juive, joua un rôle important d’explication de ce qu’était le sionisme à ce pays sous influence catholique).
La Colombie fut en Amérique du Sud un soutien constant d’Israel. Elle a voté pour la résolution 181 du plan de partage de la Palestine mandataire du 29 novembre 1947 (on dit que l’abbé Glasberg, Juste des Nations, mais d’origine juive, joua un rôle important d’explication de ce qu’était le sionisme à ce pays sous influence catholique).
Les relations entre Israël et la Colombie ont été particulièrement étroites à l’époque Uribe.
Inversement, dès sa jeunesse Gustavo Pietro s’inscrit dans la mouvance tiers-mondiste latino-américaine. On a repéré son premier discours anti-israélien en 2014, alors qu’il était jeune sénateur. Il comparait l’oppression subie par les Juifs en Europe pendant la guerre et celle que subissaient les Palestiniens. Il semble que depuis une dizaine d’années il n’ait pas trouvé le temps de lire un seul livre d’histoire où il aurait découvert la monstruosité d’une pareille comparaison….
Depuis qu’il est président, Pietro n’a jamais varié. Après octobre 2023, il a exclusivement mis l’accent sur la disproportion militaire, la responsabilité israélienne et la situation humanitaire à Gaza. Si on compare son discours à celui des autres présidents anti-impérialistes du Sud latino-américain comme Lula (Brésil) ou Boric (Chili) on s’aperçoit que Pietro est de loin le plus violent dans sa condamnation d’Israel. Aussi dégradées soient-elles les relations diplomatiques ont été maintenues entre Israël et le Brésil et le Chili. Pietro les a rompues en mai 2024.
Le 31 mai aura lieu le premier tour de l’élection présidentielle colombienne de 2026 à laquelle Pietro ne peut pas se représenter. Le candidat qui représentera sa coalition est Ivan Cepeda qui est un philosophe, spécialiste du droit des victimes et dont le père a été lui-même assassiné en 1994 comme sénateur de l’Union patriotique. De ses déclarations passées, on peut penser qu’il restera un anti-israélien «classique» sans recourir aux comparaisons outrancières de Pietro….
Parmi les autres candidats de l’élection présidentielle, il y a Sergio Fajardo. Ce professeur universitaire de mathématiques a fait ses preuves aussi bien comme maire de Médellin que comme gouverneur d’Antioquia et axe sa campagne sur l’éducation, la sécurité et l’efficacité de l’Etat. C’est le candidat de la raison. Cela sera-t-il suffisant, alors qu’il a déjà échoué à deux reprises aux élections présidentielles ?
Mais celui qui fait actuellement une vraie percée dans les sondages, c’est Abelardo de la Espriella, un avocat polémiste, invité des plateaux télévisés et sans expérience politique, porteur d’un discours de droite décomplexée.
Cepeda, crédité de 30% des intentions de vote devrait participer au deuxième tour. En face de lui vers qui iront les préférences des électeurs? Fajardo, l’intellectuel gestionnaire rigoureux, un bonimenteur de la société du spectacle ou un candidat surprise parmi les nombreux qui sont enregistrés? En 2022, Petro avait gagné au deuxième tour contre un candidat très peu connu, se présentant comme anti-système et ayant plus tard disparu de l’horizon politique. Pietro lui doit objectivement sa victoire, puisque sa présence avait permis l’élimination de Fajardo et la réticence des électeurs de ce dernier à voter pour un inconnu au deuxième tour..
Parfois la crainte de laisser les clefs de la nation à un personnage considéré comme douteux, incompétent ou folklorique facilite l’élection de son opposé de l’autre extrême. Au vu des derniers résultats électoraux en Amérique du Sud le «en même temps» semble avoir fait son temps….
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HISTOIRE des JUIFS en COLOMBIE
L’histoire des Juifs en Colombie, ou plutôt en Nouvelle Grenade, entre l’arrivée des Espagnols est a priori extrêmement simple: il n’y en a pas puisqu’il ne peut pas y en avoir car depuis 1492, le judaisme est strictement interdit dans l’Empire espagnol. Un tribunal de l’Inquisition, chargé de lutter contre les hérésies, fonctionne à Lima pour les territoires de l’Amérique du Sud depuis 1570. Quarante ans plus tard un Tribunal spécial est installé à Carthagène pour la Nouvelle Grenade. On relève une dizaine de condamnations au bûcher au cours de son existence, bien moins qu’à Lima et surtout à Séville, mais de nombreux procès aboutissent à la ruine des suspects, souvent des marchands portugais que leurs concurrents commerciaux cherchent à éliminer. Contrairement à Lima, il n’y pas de cas de transmission rituelle identifiable.
Au XIXe siècle, contrairement à l’Argentine, pays où l’économie d’exportation agricole extrêmement prospère (blé, maïs et surtout viande bovine) pousse à la recherche de main-d’oeuvre et qui devient une terre d’immigration juive assumée, avec liberté religieuse garantie, la Colombie avec son économie fragmentée, ses guerres civiles récurrentes et ses infrastructures archaïques reste à l’écart des routes migratoires. . Surtout, alors que l’Inquisition a été supprimée en 1819 et que la liberté de cule est reconnue dans la Constitution, l’Eglise catholique qui fait fonction de religion d’état, en particulier auprès des Conservateurs, reste entièrement structurée par une théologie déicidaire traditionnelle.
Seule la ville récente et plus cosmopolite de Barranquilla, port à l’embouchure du Magdalena devenu le sas d’entrée de la Colombie, voit s’installer pour des raisons commerciales des Juifs de l’Empire ottoman qui y mènent une vie discrète.
Au début des années 1930, alors que l’antisémitisme flambe en Europe et que les Etats Unis ont drastiquement abaissé leurs quotas d’immigration, il se met en place en Colombie une politique de fermeture des frontières à l’égard des Juifs.
En 1939, les instructions sont de refuser tout visa d’entrée, sous prétexte que le pays ne peut pas intégrer plus que les 5000 Juifs qui y vivent.
Laureano Lopez, chef charismatique du parti conservateur, Président en 1950 (renversé en 1953) et fondateur du journal le plus influent de Colombie, était un antisémite raciste convaincu qui tenta en 1942 (1942!) d’organiser un référendum pour expulser les Juifs de Colombie et incita en 1946 au saccage des commerces juifs de Bogota.
Les motifs allégués se voulaient politiques, sociaux et scientifiques (eugénisme) plutôt que religieux: race parasitaire, type humain dégénéré, goût immodéré pour le lucre, projets de domination mondiale, prédispositions à la transmission de maladies graves et évidemment risque communiste……
Contrairement à l’Argentine, au Paraguay, au Chili ou à la Bolivie, la Colombie n’a pas non plus attiré les nazis ayant bénéficié de la Ratline pour s’installer en Amérique du Sud……
Avec la mise en place du Frente Nacional commença la période contemporaine et la fin de la rhétorique antisémite d’Etat mais l’immigration juive resta marginale. A l’époque où il y avait 300 000 Juifs en Argentine et 150 000 au Brésil, il y en avait toujours 5000 en Colombie.
Aujourd’hui, il existe une dizaine de synagogues dans le pays et des communautés organisées à Bogota, Cali, Médellin et Barranquilla.
La Colombie est aussi un des pays d’Amérique du Sud où s’est constitué un judaisme issu de familles qui au long des siècles avaient gardé des traditions marranes, réelles ou supposées. Ces «Juifs émergents» sont d’autant plus convaincus d’être des descendants de «conversos» revenus à la pratique des ancêtres que leurs tests d’ADN indiquent une fréquence importante de marqueurs génétiques caractéristiques du judaisme sépharade.
Il ne s’agit pas ici des Juifs de Belmonte au Portugal qui ont gardé pendant quatre siècles une identité collective et qui ont été reconnus comme Juifs à l’issue d’un processus de conversion global encadré par le grand rabbinat israélien. Pour les «anoussim» d’Amérique du Sud, le lien avec le judaisme s’était distendu au long des siècles. L’ADN n’est pas un marqueur identitaire accepté, mais des organisations dont certaines proviennent du judaisme orthodoxe (Chavei Israël) facilitent le complexe processus de conversion. Il n’en persiste pas moins des tensions fréquentes ou une ignorance mutuelle avec la communauté juive «traditionnelle» du pays.
La communauté de Bello, dans la banlieue de Medellin, née ill y a une trentaine d’années par séparation du milieu évangélique d’origine, compte aujourd’hui quelques centaines de membres qui mènent une vie juive strictement orthopraxe. A Cali se trouve une petite communauté plus hétérogène dans sa pratique.
Il existe, suivant les spécialistes, des raisons sérieuses de penser qu’une partie notable des migrants espagnols en Colombie provenaient de familles de conversos et il est vraisemblable, notamment dans les vallées montagneuses à l’écart des centres inquisitoriaux comme celle de Antioquia où se trouve aujourd’hui Medellin, que certains aient conservé plus longtemps qu’ailleurs des pratiques crypto-juives. Là encore, les tests ADN renforcent ces hypothèses, mais ne peuvent en aucun cas être considérés comme des passeports de judéité……
Le soupçon de crypto-judaisme a longtemps pesé sur l’un des héros majeurs de l’indépendance sud-américaine, Francisco de Miranda. Intellectuel cosmopolite et polyglotte, lecteur des Lumières, franc-maçon et anti-clérical, provenant d’une famille d’origine canarienne d’installation récente à Caracas, il cochait toutes les cases de l’altérité et cela a peut-être contribué au complot qui l’a envoyé dans les prisons espagnoles. Mais aucun argument d’une éventuelle ascendance juive n’a jamais été apportée son égard.
Certes, Miranda n’a jamais mis les pieds sur le territoire colombien. Il appartient à l’histoire du Vénézuéla et l’histoire des Juifs du Vénézuéla est depuis l’indépendance très différente de celle des Juifs en Colombie. Ils furent beaucoup plus nombreux (près de 3000), en général prospères et bien acceptés. Ils sont aujourd’hui à peine 3000 et n’ont plus rien à faire dans ce pays. Chavez et Maduro avec leur rhétorique antiimpérialiste antiisraélienne , leur liaison avec le Hezbollah et leur antisémitisme à la mode d’aujourd’hui sont passés par là. Chavez, l’idole de Mélenchon, était explicitement antisémite, Maduro n’apparait objectivement que violemment antisioniste. Pedro n’a pris aucune mesure contre les institutions juives et n’a pas toléré d’actes de violence contre elles, mais sa violence verbale contre Israël met la communauté juive de Colombie dans une situation très tourmentée.